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    Peuple
    Sahar
    le Dim 10 Fév - 21:16
    http://kurkigal.forumactif.com/t667-sahar-parle-d-or-le-conteur http://kurkigal.forumactif.com/t672-sahar-carnets-de-route
    Peuple
    avatar
    Sahar
    Les mots sont l'écume des choses.
    Bien le bonjour, je m'appelle Sahar mais on me surnomme Parle-d'Or. J'ai quarante ans, je suis Arallu et je fais partie du Peuple. Dans la vie, je suis conteur et côté cœur et orientation sexuelle, sachez que je suis célibataire et pansexuel. Je suis également défini comme de genre Shamsu.


    Caractère

    Une fois n’est pas coutume, l’habit fait le moine : Sahar n’est pas grand-chose de plus que ce qu’il semble être, c'est à dire un vagabond sans feu ni lieu, qui vit de contes, de récits, de paroles données et de menus travaux, et de tout ce qu'on veut bien lui donner en échange.

    Tout en lui respire la franchise, une simplicité sans jugements qui paraît parfois inviter à la confidence, dans la tranquillité d'un sourire qui ne cesse de revenir, comme s'il ne pouvait demeurer sérieux bien longtemps. Certains lui reprocheraient une sorte d'inconstance légère qui pourrait être un tort, mais ce serait bien mal le connaître : derrière l'apparente indolence qui peut laisser penser que rien n'a vraiment d'importance à ses yeux, il y a un esprit affûté et un savoir long comme le bras. Il écoute, il observe, il apprend beaucoup et sa mémoire, nourrie par tant de voyages, est tout à fait prodigieuse, d'autant que c'est sur elle que repose son gagne-pain autant que quelques nécessités de survie élémentaire.

    Sous ses dehors d'aimable rêveur au verbe acéré, c'est un homme pragmatique qui connaît bien ses forces et ses faiblesses pour les avoir éprouvées plus d'une fois, par la force des choses. Il ne manque ni de prudence, ni de sagesse, non plus que cette petite bravoure quotidienne qu'ont les gens de peu. Ainsi, c’est une âme solide accoutumée aux bassesses de l’existence, aux petits et grands maux de la vie : si le verbe est son métier, il n'a pas toujours pu en vivre et il a souvent été forcé de travailler durement, ce qui lui a fait l'estomac solide et la main sûre. Il demeure malgré tout un homme élevé à la dure qui a souvent vécu par ses propres moyens : sa patience confine à l'obstination revêche et coriace, son aplomb redresserait une tour penchée, et s'il a certainement un bon fond, ses colères peuvent s'avérer redoutables. Il est de ceux qui ne sont guère prompts au courroux, mais dont il vaut mieux ne pas dépasser les limites, car une fois franchies, il n'y a pas de retour possible.

    Physique

    Mélancolique et usé : c'est ce qui émane de Sahar, au début, c'est toujours ce qui émane de lui, après. Il est sans âge, à sa façon, comme le sont les vieilles pierres et les arbres fatigués par les vents de la steppe : dans les yeux, une espièglerie de jeune homme, des rides de vieillard et tous les signes de cette fatigue trompeuse qui accable souvent trop tôt ceux qui ont vécu durement. La peau est brune de nature, et plus tannée encore par la morsure du soleil et de trop nombreuses bises cruelles. Elle s'accroche à ses os comme un vieux cuir, tanné, durci, contourné de ridules : il est de ceux qui se dessèchent, plus qu'ils ne vieillissent, sans se départir d'une solidité pugnace forgée par la force des choses. Les mains longues et solides sont celles d'un travailleur, les épaules sont larges, et la stature encore bien haute et fière, quand bien même elle s'affaisse avec les ans. Il s'érode, peu à peu, tout s'émousse, s'adoucit et s'infléchit. Le visage est taillé à serpe, le profil se brise en arêtes saillantes entre les pommettes aiguës, et sous les sourcils broussailleux, les yeux sont très noirs derrière leurs paupières plissées par trop de soleil et de sourire.

    Voilà, en vérité : Sahar ressemble à ces yeux cyprès qui poussent au bord des chemins. Il est tout aussi sec, noueux, coriace, contourné, et on lui trouve la même ampleur dépenaillée et sévère qui veille, qui veille, et qui abriterait des univers entiers sous ses branchages. Rien de toute cela ne lui ôte sa douceur, et elle est là, dans la lenteur précautionneuse des gestes, dans le phrasé calme et tranquille, dans la bienveillance voilée de son regard qui perce entre ses longs cils. La mélancolie qu'il dégage a quelque chose d'étrangement apaisant, et il paraît toujours inspirer la confiance, si calme, si paisible, silencieux parfois, mais prompt au verbe, et quel verbe, mes amis ! Si d'ordinaire, il n'a rien pour accrocher l’œil, rien de plus que tous ceux qui vont par les routes et vivotent de petits travaux, quand il s'exprime, ah, tout change. Il se redresse alors, il joint ses paumes rudes et il sourit : là, la bouche s'entrouvre et la voix coule comme un fleuve d'eau sombre et de miel.

    Il s'anime, quand il parle : les yeux brillent, avec malice, et trahissent la vivacité d'esprit qui se tapit sous la chevelure grisonnante. Pourtant, on voit bien que c'est un homme de peu : il porte son humilité comme une couronne, son dépouillement comme un joyau. Rien de superflu, chez lui, tout a été réduit à l'essentiel, et c'est un homme dont la simplicité confine à l'évidence, tant dans le vêtement que dans le reste de ses manières toujours franches et courtoises.

    Mon Histoire

    Le feu craque et fume, le bois sec crépite quand le vent couche les flammes sur le cercle de pierres qui l'entoure. Lorsque sa voix s'élève et qu'il raconte son histoire, tout semble se taire, faire silence autour de lui pour recueillir la confidence, au secret de la nuit frémissante. Ses longues paupières se sont abaissées sur les prunelles noires, qui reflètent la lumière sous le rideau de ses longs cils, comme la lueur de très anciennes étoiles. Dans la poussière, l'index trace un méandre, puis un point.

    "C'est là" dit-il, "c'est là que tout commence. Dans cette ville qui est l'épicentre du monde. C'est là que je suis né, le croirais-tu ? Je suis un citadin, au commencement, et durant mes premières années, je n'ai connu de l'horizon et du ciel que ce que l'on entrevoit dans le lacis des rues et des maisons. Mon premier paysage fut l'atelier de mes parents, quelque part dans ces rues populeuses où vivent les artisans et les commerçants ; ils étaient tisserands, comme le furent toujours les nôtres, et c'est peut-être pour cela que moi, j'ai choisi une voie similaire. Vois-tu, ils ont toujours manié le fil, tissé la trame, assemblé de toutes petites choses pour en faire de vastes tapisseries et de grands motifs : j'en fais de même, à ma façon, avec mes mots."

    Il sourit, disant cela, avec amusement, avec tendresse. Au seuil de la vieillesse qui se profile, il se plonge dans ses propres souvenirs comme l'on revient à une source ancienne qui a tant de fois baigné ses os et bercé son âme.

    "J'étais le cadet de ma fratrie : avant moi, il y eut une sœur, qui fut celle à qui devait revenir la maison de mes parents et tous leurs biens. Moi, on me laissa le choix, et à la plus jeune d'entre nous, on le laissa aussi. Sans doute avait-on su très tôt que je ne saurais me satisfaire de cette vie enclose entre quatre murs, à cent fois répéter les même gestes, quand bien même il me plaisait de travailler un peu. Mais ce que je préférais avant tout, c'était d'écouter ma mère qui chantait avec les femmes de la maison, quand elle filait ou qu'elle se mettait à son métier. Les mots ont bercé mes premiers jours, et les berceront toujours : j'avais l'esprit bien trop vif pour être artisan, disait mon père, qui me voyait toujours m'égarer, en pensée, en paroles, toujours chercher, toujours poser mille et mille questions qui leur rebattaient les oreilles. Nous étions des gens simples, après tout.

    Alors, tandis qu'on donnait à mon aînée l'enseignement qui seyait à une future maîtresse d'atelier, on me permis de prendre une autre voie. Mon père connaissait ses lettres et ses nombres, assez pour faire tourner son commerce, lire et écrire un peu, et c'est lui qui me les enseigna en premier, alors que j'étais encore tout petit. Après cela, on me laissa grandir assez, prêtant la main à mes parents, cherchant leçon auprès de tous ceux qui pouvaient m'en donner en échange d'un lais de drap fin ou de quelques shekels, jusqu'à ce que je sois en âge d'aller m'instruire à la maison de sagesse."

    Dans le sable, à ses pieds, il trace encore quelques signes, distraitement, quelques lettres, comme si sa main usée se rappelait de ces premiers instants, quand on lui avait enseigné le monde avant d'en savoir déchiffrer la trace sur le papier.

    "J'étais un élève attentif, quoiqu'un peu remuant."

    De nouveau le sourire se profil, très doux, et les paupières s'abaissent encore sur les prunelles d'obsidienne. Il se sourit à lui-même, à l'enfant qu'il était, à la jeunesse encore enclose dans la mémoire, aux temps d'innocence qui semblent parfois si doux, après tant d'années.

    "Trop curieux, trop bavard, oh, oui. J'ai toujours parlé. Beaucoup, beaucoup trop, j'aimais cela, et j'écoutais tout autant, je mimais les adultes et leurs postures sévères quand ils faisaient la leçon, je les répétais en cachette devant mes camarades pour m'en moquer un peu. Mais j'ai appris, en cela, j'ai appris à manier le verbe et à m'emplir la tête de toutes choses qu'on jugeait bon d'y mettre. J'étais curieux, oui, curieux de tout, et j'allais écouter tous ceux qui avaient quelque chose à raconter. J'ai sacrifié des sucreries et des douceurs, tous mes menus biens pour les conteurs et les gens de passage, ouvrant grand les oreilles pour percevoir dans leurs récits la rumeur du monde qui courait au-dehors.

    Alors, il advint ce qui devait advenir, n'est-ce pas ? J'ai grandi. Les murs sont devenus trop petits, et même une ville comme Shurug me semblait minuscule, quand j'imaginais les plaines au-dehors, et la couleur du désert, et la saveur du vent quand il roule depuis les montagnes, là-bas, très loin. La mer était un horizon infranchissable, je lui ai tourné le dos : je voulais aller vers la terre, sentir sous mes pas les collines qu'on me racontait, et toutes les routes dont je savais le nom pour les avoir vues sur les cartes, en espérant toujours savoir ce à quoi elles ressemblaient."

    Les mains se croisent, le silence se faufile, une pause. Il est de ces instants qui semblent précéder la bascule, le moment crucial, le point d'équilibre, avant que tout ne s'en aille, d'un côté, de l'autre. Son expression s'effiloche, gagnée par un souci pensif.

    "Je suis parti, alors. Ma sœur aînée allait se marier, j'atteignais l'âge de raison, et nous étions au seuil, elle et moi, d'une vie qui s'offrait à nous. J'ai fait mon choix. Oh, cela ne fut pas sans heurts, parce que mes vieux parents ne voulaient guère me voir m'en aller, mais qui peut prétendre retenir la jeunesse quand elle se prend d'élans aussi brutaux que les rivières en crue ? Je n'ai rien écouté. J'ai toujours été entêté, tu sais, je le confesse. Je l'étais encore plus, alors, persuadé de réussir, avec toute la confiance aveugle du jeune âge. Tout m'ouvrait les bras, et le monde, et le reste. J'étais prêt. Mais tu sais, je crois, on n'est jamais aussi prêt qu'on le pense, à cet âge-là. Aucune lame fraîchement forgée ne sait sa vraie force avant d'avoir mordu l'os et la chair.

    J'ai investi mes quelques économies dans des tablettes de cire, des stylets, un petit écritoire de cuir neuf, et j'ai passé le manteau de voyage que ma mère m'avait tissé. J'ai posé sur ma tête le turban de drap fauve que mon père m'avait fait, j'ai embrassé les miens, une fois, deux fois, et je suis parti. On a toujours besoin d'un scribe, on a toujours besoin de quelqu'un qui sait ses lettres et ses nombres, auprès des marchands et de ceux qui voyagent : j'ai rejoint la cohorte des caravanes qui vont vers les confins, en louant mes services à un marchand qui avait besoin d'un secrétaire. Et me voilà sur les routes, à seize ans à peine, imagines-tu ? Oh, mon ami, oh, la joie, l'allégresse du début, celui du premier pas sur une route neuve, aussi exaltante que celui de l'explorateur intrépide qui franchit des mers inconnues."

    Là, les yeux se ferment tout à fait, il se redresse, offre son visage à la brise nocturne qui fait danser les flammes et joue sur ses traits rudes une pavane d'ombres et de reflets. La sérénité du souvenir, si heureux, l'emporte un instant, comme s'il revivait encore ce premier moment de grâce, depuis longtemps passé.

    "Tout était nouveau. Les horizons immenses, le pas des montures, la poussière et le ciel, le bleu, l'azur, le moutonnement des collines et les brumes que l'aube y laissait tomber. Tout était si neuf, comme si le monde s'était recréé pour moi, juste pour moi, juste pour s'offrir à mon regard avide. Que te dire, mon ami, sinon l'ivresse qui prend aux tripes, quand on laisse tout derrière soi ?"

    Une pause, songeuse, le cueille dans cet élan chargé de souvenirs, et il se fige. L’œil s'entrouvre, fixe la nuit, se perd dans les étoiles qui vous enveloppent.

    "Je crois," dit-il après un bref silence, "je crois que de toute ma vie, je n'ai jamais fait d'autre que de courir après cela. J'ai toujours voulu retrouver ce sentiment-là, cette émotion pure et brutale qui m'avait soulevé le cœur et l'âme, plus grisant que le vin et l'amour, plus absolu que toute chose au monde."

    S'il y est jamais parvenu, il n'en dit rien, mais la mélancolie de son visage, après cette confidence, laisse entrevoir le soupçon d'une fêlure, tout au fond, et la soif que cela laissa, toujours intacte après les années. Le Pays des Plaisirs Inassouvis, dit-on. Ces plaisirs ont mille visages, mille masques, et tu en découvre un nouveau chez le poète, chez le conteur, pour qui le monde fut à jamais trop petit pour lui offrir encore ce frisson renouvelé.

    "Mais toute chose passe, n'est-ce pas ?"

    Il rit un peu, disant cela. La tristesse se faufile, s'infiltre comme une encre très noire qui se dilue dans la mélodie limpide de sa voix.

    "La vie n'a rien d'un conte, quand bien même je lui en donne les attraits. J'ai découvert ce que c'était, de dormir à même le sol, au milieu des bêtes et des chariots, de s'en aller d'auberge en relais, de côtoyer tant de visages nouveaux que j'en perdais le fil. J'ai découvert la poussière qui emplit la bouche, le vent qui la dessèche, l'âpreté des paysages, tout ce que ne disent pas les récits et les géographes. J'ai appris le goût de la vie, et son coût, aussi.

    Ce furent d'éreintantes années, en vérité. Heureuses, peut-être, très dures, aussi, mais belles à leur façon. Je me suis forgé auprès des marchands et des colporteurs, j'ai séjourné ça et là, monnayé encore et encore mes services auprès de ceux qui en avaient besoin, et jamais je n'ai eu vraiment le temps de songer à rentrer chez moi. Quelques fois, mes pas m'ont mené à nouveau vers Shurug, et je me suis laissé porter par le hasard, les vents de la fortune, les rencontres et les déconvenues, tout ce qui fait que, de fil en aiguille, on se retrouve parfois fort loin de là où l'on voulait aller. C'est ainsi que mes accointances vagabondes m'ont mené au mauvais endroit, au mauvais moment."

    Il se tait, un instant, et sourit encore, comme à une plaisanterie qu'il est le seul à comprendre. Il secoue la tête, un peu, puis reprend, du même ton paisible.

    "A force de m'en aller par monts et par vaux, j'avais travaillé un temps pour un chef Tungunz qui avait maille à partir avec un autre de ses parèdres. Pour une histoire d'honneur, ou je ne sais, l'attaque nous prit avant l'aube, et frappa sans distinction aucune : au milieu des morts, de ceux que l'on réduisait en esclavage, j'ai joué ma partie, et j'ai fait valoir ce que je pouvais. On a toujours besoin d'un lettré, après tout, on a toujours besoin d'un homme qui sait parler : et ça, parler, je savais faire, à force, à force de négocier, d'entreprendre, de dire et de conter, à force de manier le verbe comme on manie l'aiguille, le file, la trame. Bien sûr, on ne me fit guère plus d'honneurs qu'aux autres, et je fus fait prisonnier, et emporté comme bagage et butin de guerre.

    Je m'y suis fait, comme l'on se fait à tout. J'étais un étranger, après tout, et je crois que cela eut son importance, pour mon bien. On me prit en amitié. J'avais toujours à dire, toujours à conter, et je n'avais pas vraiment l'âme d'un combattant ni d'un rebelle. Manger à ma faim, fut-ce en servitude, et dormir ailleurs que dans les prairies désertes n'était pas le pire sort qui m'attendait. J'ai appris, encore : la langue des nomades, un peu de leurs mœurs, un peu de leurs histoires, et aussi de leur musique. Je tâchais toujours de me rendre utile, quand je ne pouvais être indispensable, et je crois bien m'être fait des amis, alors."

    Il parle, il parle, toujours avec douceur, avec un peu de résignation, aussi. Tout semble étrangement calme.

    "J'y suis resté assez longtemps pour m'éprendre, avoir le cœur brisé, recommencer encore. Assez pour regretter parfois la vie que j'ai mené là-bas, me croirais-tu ? Quoiqu'il en fut, tandis que je demeurais dans mes chaînes, suivant la route infatigable de mes maîtres, le monde avait continué à tourner. Notre chemin croisa celui d'une ancienne connaissance qui, navré de me savoir en esclavage, offrit de me racheter. Une coquette somme, je dois le préciser, uniquement par orgueil."

    Un soupçon d'espièglerie se glisse dans son regard, dans la pointe de la bouche qui s'infléchit encore avec malice. La seule concession à sa fierté dépenaillée, sans doute.

    "Je n'avais pas revu les miens depuis des années, alors. Quand on me proposa de revenir à Shurug, j'ai accepté. J'ai remis les pas dans ceux de l'enfant que j'étais, en quittant la cité ; j'étais un autre homme quand j'en ai franchi les murs, et c'est un autre homme que mes parents au seuil de leur vie ont embrassé alors. J'ai appris que Shara, ma sœur cadette, s'était mariée, et cela me fit bien rire, à un Tunguz : fallait-il croire que nous autres avions un penchant pour ces nomades, au fond. Je me suis réjoui pour elle, qui semblait si heureuse. Cela me rappelait des souvenirs, encore bien récents, de cette vie que j'ai menée auprès d'eux, et il me faut l'admettre : le bonheur que j'avais de la voir ainsi devait bien plus à ma propre nostalgie qu'à une empathie véritable. J'en éprouve de la honte, aujourd'hui encore. La vérité, mon ami, c'est que je ne songeais qu'à repartir. J'avais le mal de tous les pays que je n'avais pas encore vus, de ceux qui n'avaient été que des escales trop brèves, et de tout ce qui me berçait l'âme de bien d'autres mélodies que la rumeur citadine qui m'avait vu naître."

    Tout reflue, alors. Il se courbe, un peu, le sourit tarit, s'assèche dans la dureté qui affleure, et la tristesse sans nom qui promène une ombre dans ses yeux. Une note sourde, culpabilité, chagrin, les anciennes fautes commises sans réparation possible.

    "Mes yeux s'ouvraient sans voir, mes oreilles entendaient sans écouter, mon esprit se languissait d'autre chose. Je ne me souciais de rien, alors, sinon que de repartir, parce que je savais, à présent. Je savais ce que je pouvais faire, ce que je devais faire, je savais ma place et j'étais enfin ce que je voulais être, après toutes ces années."

    Un soupir, gros comme un sanglot d'enfant, souffle la fumée qui s'élève du foyer, une volute passagère. Le vent couche la lumière, tout fait obscurité, un instant, et la même ombre est tombée sur lui quand il reprend.

    "Je n'ai pas vu, alors. Je n'ai pas voulu voir. Ma sœur Shara avait un petit enfant, Sanai-Tehn, qui n'était pas le sien mais celui de l'homme qu'elle avait épousé. Un petit sauvageon, brun comme un chat noir, avec la même férocité au fond des yeux. Je n'en fis pas grand cas, et il n'en fit point plus de moi. Pourtant, pourtant je devais longtemps me souvenir de l'expression de ces yeux qui me fixaient en silence, depuis un coin d'ombre, de ce pas furtif qui trahissait déjà bien trop. Mais que te dire ? J'étais ailleurs, voilà, j'étais ailleurs. Cet enfant qui n'était pas le sien, ma sœur avait pour lui la plus grande détestation. Ce que j'avais pris pour un caprice de jeune fille allait bien plus loin, en vérité, mais je ne l'appris que bien plus tard.

    Après cela, je suis parti, encore, avec l'allégresse d'un oiseau libéré de ses chaînes. Je me suis presque enfui, j'ai presque couru, j'avais tant besoin de boire le ciel et l'infini vague des grandes plaines, et de retourner le printemps venu au pied des montagnes pour écouter le chant des bergers qui montaient dans les alpages ! J'ai marché, j'ai marché jusqu'à user mes sandales, jusqu'à user mes pieds, j'ai rongé mes mains et mes bras aux travaux des champs quand mes mots ne suffisaient plus à la provende, j'ai échangé des paroles et des histoires contre le gîte et le couvert, j'ai aimé, j'ai perdu, j'ai vécu mille vies."

    La voix s'élève, encore. Elle se teinte de gravité, comme un envol lesté d'une ombre trop lourde, douce amère. Elle vibre, elle vibre, si pleine de vie : il ouvre les bras, quand il parle, comme pour embrasser la nuit tout entière, tous ses murmures, tout ce qu'elle renferme. Il a vu, il a bu, il a mangé le ciel, le sable, l'azur et l'infini, un monde entier qui repose dans sa mémoire et brille au fond de ses yeux. Un arbre, oui, tailladé par les vents de la steppe, mâché de sécheresse, tout rendu à la corde, cuir, écorce d'olivier dans le sable, sous le drap lourd qui le couvre et l'enveloppe de ses tourbillons effrangés.

    "La vague revient toujours à son rivage, pourtant. On ne peut courir sa vie durant, parfois, il faut bien s'arrêter. Je suis revenu, encore, encore changé, encore un autre homme que celui qui avait quitté Shurug une seconde fois."

    Tout reflue, encore. La vague, oui, la vague qui a gonflé et vient s'épandre à présent, se meurt, tout doucement, en petits tourbillons d'écume et d'eau courante. Il retombe, tout retombe. L'ombre, encore, qui pèse, qui pèse... Le dos se courbe, les mains se joignent, en coupe sur ses genoux croisés.

    "J'ai recroisé ce petit chat noir, qui avait faufilé son pas vigilant et ses yeux farouches dans l'ombre de la maison de Shara. Il avait bien changé, lui aussi. Il avait tant changé... Je crois que ce sont ses yeux que j'ai reconnus, quelque chose dans le visage, si longtemps après. C'était lui, tu sais, c'était lui, Sanai-Tehn. L'enfant haï par ma sœur. Celui qui, faute d'être le sien, n'était qu'un étranger chez elle, une créature dont il fallait se débarrasser. Oh, mon ami, oh, si tu savais ce que cela m'a fait de le revoir..."

    Dans un éclat de silence, tranchant comme du verre, la voix se brise. Il ne tremble pas, pourtant, ce chagrin-là est bien trop vieux. Les années ont passé dessus pour en ôter toutes les aspérités, émousser le fil, gommer les contours, emporter les détails. Seule en demeure la forme brute, intacte, la substance même, qui pèse comme un roc, mille et mille souffrances, toutes ses nuances.

    "J'aurais pu faire quelque chose. C'est de ma faute, un peu. C'est de ma faute, et de la sienne, et de la nôtre à tous. Si seulement j'avais vu, si seulement j'avais dit, si seulement j'avais, je ne sais ? Pris cet enfant avec moi, si on l'avait protégé, si on avait su, si on avait vu..."

    Il n'y a plus de mélodie, là, la chanson s'est tue. Tout se noie et s'englue dans le regret, immense et lourd, comme une nappe de plomb, de brume, le brouillard opaque des vieilles peines trop anciennes pour être résolues.

    "Mais personne n'a rien vu, tu sais. Personne n'a rien su, personne n'a rien fait. Et quand je l'ai retrouvé, il était trop tard. Il était comme un animal blessé, ce petit, à un pas encore de l'enfance, et déjà dépouillé de toute innocence. J'ai fait ce que j'ai pu, alors. J'ai tenté d'aider, à ma manière, de panser des plaies trop profondes qui n'étaient plus à ma portée. J'ai pris soin de lui, un peu : juste assez pour le remettre sur pied, pour le guider avec mes pauvres mains, mes pauvres mots, pour essayer de racheter une faute dont il ignorait tout. Je ne lui ai rien dit, moi : je ne lui ai jamais dit qui j'étais, et que c'était ma sœur, la chair de ma chair, le sang de mon sang, qui avait ainsi ruiné son existence sans espoir de réparation. C'était par lâcheté, un peu, mais aussi parce que je craignais trop de le perdre tout à fait, s'il apprenait cela.

    Je suis allé trouver ma sœur, après cela : j'étais en colère, tellement en colère, contre elle et contre moi-même, et contre tous ceux qui l'avaient laissée s'en prendre à un enfant qui n'y pouvait rien. J'ai l'ire bien rare, tu le sais, mais quand elle éclate, elle gronde et rugit comme un orage. J'ai prononcé des paroles, ce jour-là, j'ai prononcé des paroles contre elle et je les ai pensées, et je les ai voulues. Je l'ai reniée, pour le déshonneur de ses actes et la honte qu'elle apportait à notre lignée. La Souillure, c'était d'elle, et que les dieux soient cléments, parce que je ne pouvais plus l'être avec elle. Je l'ai reniée, je crois, et je suis parti, encore, parce qu'à la toute fin, je ne fais que cela : partir."

    L'amertume crève la surface, s'épanche, s'étend. La colère brûle encore comme un feu qui couve sous la cendre, nourrie par la peine, par la honte, par cette marque indélébile qui s'apposa sur eux. Il demeure silencieux, alors. Le feu craque et fume, les braises sautent et pétillent, la nuit s'étend, pèse, lourde d'un million de paroles qui ne furent jamais prononcées, et de toutes celles qui le furent, et qu'il n'a jamais regrettées.

    Et puis la poitrine se gonfle d'un long et profond soupir. Il se redresse enfin à mesure que la tension se libère, et tu entendrais presque crisser l'écorce, les tendons, tout ce qui s'est figé comme des pierres à mesure que la lumière revient, tout doucement, tout lentement.

    "Mais enfin," reprend-il. "Cela appartient au passé. Je me suis attardé, encore, à Shurug, depuis quelques temps. Je garde un œil sur mon neveu, si tant est que l'on me permette de le nommer ainsi, je voyage de temps à autre, quand les murs me pèsent trop. Je sais que les temps tournent d'une drôle de façon, qu'il se passe des choses étranges : je m'en inquiète, à vrai dire, car si c'est matières à contes, je sais fort bien combien il est plus sûr de ne point les vivre et de plutôt les raconter. Mais eh, peut-être que, si nous survivons à ce qui monte des profondeurs, peut-être bien que cela me fera assez d'histoires pour bercer mes jours jusqu'à la fin de mon temps ici-bas."

    Comment ne pas sourire à ton tour, quand tu regardes ce grand homme usé, assis en tailleur dans la lueur changeante du foyer ? Ses mains longues, élimées par les travaux des jours, contournées, tailladées, se tendent pour en cueillir la chaleur. Dans la coupe qu'elles forment, tu y vois se nicher la lumière. Le monde pourrait y tenir, dans ces paumes calleuses, s'y réfugier et y demeurer sous le regard paisible de cette face bienveillante.

    Et Vous ?
    Pha, 29 ans tout juste

    Personnage sur l'avatar : Nishat, par HvitRavn
    Comment avez-vous découvert le forum ? Par un hasard fortuit
    Un petit mot doux ? Petit mot doux.


    Dernière édition par Sahar le Lun 11 Fév - 21:15, édité 5 fois
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    Sahar
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    Amra Murmure-à-l'Océan
    le Dim 10 Fév - 21:20
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    Enkhmaa
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    Bienvenuuuuue !
    Je vais prendre plaisir à lire ta fiche, je sens. :3
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    Stygian Des-Eaux-Noires
    le Lun 11 Fév - 10:35
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    Prêtre
    Coucou par ici o/
    Bon courage pour la fin de ta fiche cat
    De la simplicité dans un personnage positif ça fait plaisir à voir Laughing


    Sahar "Parle-d'Or", le conteur Sign10
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    Stygian Des-Eaux-Noires
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    Sahar
    le Lun 11 Fév - 21:06
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    Sahar
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    le Lun 11 Fév - 21:26
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    Félicitations !
    Te voilà validé(e) mon poussin !
    Maintenant que tu as passé la première étape du forum, je t'invite à venir recenser ton avatar sur ce topic histoire que personne ne te pique ta tronche, faire ton petit journal ici même en suivant le modèle et si tu cherches du rp, tu peux poster une demande par ici ! Ceci étant dit, amuse-toi bien sur le forum ! Laughing



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